27/08/2006

 LES REPAS

22 juin 1940 (5)

Les repas

Les repas, sont  aussi, sinon, plus importants que les appels, mais non en durée hélas ! Les repas occupent une bonne partie de notre temps et de nos conversations. En général, nous mangeons assez bien mais c’est un peu frugal. Essayez donc de rassasier des jeunes gens de 25 ans avec 300 g de pain, un bol de soupe, 6 pommes de terre et un peu de fromage ou de charcuterie. Difficile ! Les plus vieux s’en tirent assez bien, mais j’en connais qui souffrent de la faim.

Nous recevons un pain pour quatre jours et demi. Il s’agit donc de le diviser en 9, le nombre de repas à faire. Mais l’opération la plus difficile est de ne pas dépasser le repère à chaque repas. Et l’on use de stratégies pour se donner l’illusion qu’on mange beaucoup de tartines : on les coupe très fines et on les met en piles, puis on les mastique le plus longtemps possible. Le pain est gris, un peu dur, mais excellent. On le graisse d’un peu de margarine ou de marmelade.

Vers 11 heures ; distribution des pommes de terre cuites non épluchées. Les hommes de corvée se précipitent chez l’intendant du bloc de façon à être servis les premiers pour retourner ensuite chercher le « rabiot », c'est-à-dire le supplément. On distribue les patates, le plus ancien faisant l’appel des officiers de la chambre. Déjà à cette même heure, des officiers en longue file attendent, un bol à la main, auprès de la cuisine. Pourtant, la distribution ne commence qu’à 11h30. Mais il s’agit ici également d’arriver premiers pour revenir les premiers au rabiot. Chacun reçoit une grande louche de soupe épaisse contre un bon ; ceci pour éviter qu’on ne triche. Car on essaye de tricher pour avoir deux rations et j’ai même vu un brave aumônier revenir tout fier d’avoir réussi à resquiller. Quand les premiers sont servis, ils reviennent se placer en queue de file, mangeant leur soupe debout et attendent patiemment le second tour qui ne débute ordinairement qu’après trois bons quarts d’heure. Il faut voir la mine déconfite des malheureux arrivés trop tard au rabiot. Combien d’entre eux nous qui viennent de déclarer d’un petit air détaché « Moi, je ne vais pas au rabiot » ne se précipitent-ils pas tout à coup à la cuisine, quand ils apprennent qu’il reste de la soupe.

Après le dîner on fait la sieste ou on joue au bridge. Quelques uns rédigent leurs mémoires de la guerre. L’après-midi ordinairement se traîne lamentablement. Le soleil tape dur sur la chambre et chacun se sent dépourvu de courage. Vers 3 heures, certains d’entre nous se dirigent en tapinois vers les jardinets et font la cueillette d’oignons, d’endives et de bettes. Ils reviennent ensuite les éplucher et préparer le repas du soir : pommes de terre mélangées à ces légumes sans autre assaisonnement que du gros sel. Notons que ces pommes de terre ont été économisées sur la ration de midi. Il faut être prévoyant car on n’a pas assez de pain. Pourtant chaque soir, on reçoit une ration de fromage ou de charcuterie. C’est vraiment bon mais c’est une arme à double tranchant, car cela fait manger beaucoup de pain.

Pendant le repas les conversations battent son plein. L’un rouspète contre les pommes de terre, l’autre contre la charcuterie.« C’est encore le même infâme saucisson qui n’a pas de goût aujourd’hui dit N. un Wallon de La Louvière ».« Oui, répond F. un Taminois, pourtant les autres blocs ont reçu de la bonne saucisse blanche, j’en ai vue ».

« C’est de la faute de l’intendant, on le roule comme on veut et il arrive toujours le dernier (...)". 

Et un autre de renchérir :« Oui, pour le pain, c’est le contraire, on l’a fait passer premier afin qu’il reçoive le restant du pain du 14, les autres ont eu du pain du 19, eux ».« Oh, il faudra qu’on réclame contre lui ».

La-dessus, tout le monde tombe d’accord (...).

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