29/08/2006

 LE RABIOT

27 juin 1940 

"Le « rabiot » de soupe commence à prendre de l’extension et même à créer des incidents.

 

Dès 11 heures, avant même que la première distribution soit commencée, des officiers attendent déjà pour le « rabiot ». Ils forment la 5ème colonne, disons-nous. Mais comment s’y prennent-ils ? Eh bien l’un d’entre eux muni d’une cafetière et de sept bons suit la file régulière et reçoit sept rations. Les autres se trouvent ainsi les premiers au rabiot (…). On a constaté cela et maintenant c’est formellement interdit. On peut rabioter, certes, mais légalement. Comme disait F. hier, il faudrait (…) former la confrérie des « rabioteurs ». (…).

Au « rabiot » se passent des scènes mémorables que seule la plume de Courteline pourrait raconter. Oh ! Il ne s’agit pas de passer avant son tour, on est aussitôt rabroué. Il faut voir ces fringants officiers belges qui dernièrement encore faisaient les fines jambes dans nos rues, il faut les voir suivre la file un bol à la main. La plupart n’ont plus de coiffure ou portent un bonnet polonais qui leur sied aussi bien qu’un pot de fleur à un agent de police. Sans col, parfois sans chemise ou en chemise de couleur, sans ceinturon, très souvent, ils attendent leur 2ème tour en mangeant leur soupe brûlante. Ce serait risible si ce n’était pas triste. Et pourtant, nous en rions tous et ils en rient eux-mêmes.

 

L’autre jour, deux commandants se prenaient à partie et tous deux prétendaient avoir raison, l’un parce qu’il était de semaine, l’autre parce qu’il est le plus ancien. Et de se lancer de jolis mots à la tête. Car bien que nous n’ayons ici plus aucune autorité, plus aucun commandement, certains d’entre nous, tiennent plus encore qu’auparavant à leurs prérogatives. A quoi bon cependant. Et l’on voit aussi les officiers supérieurs et les commandants passer les premiers à la soupe sans avoir attendu comme les lieutenants. Injustice, abus de pouvoir, crie-t-on de toutes parts. Mais non, mes amis, à leur place, nous en ferions autant.

Depuis hier matin, le vent souffle au pessimisme et les « canards » ne prennent plus leur envol que lourdement pour s’abattre aussitôt. Les journaux publiaient sur les conditions d'armistice. L’une d’elles dit notamment que les prisonniers français resteraient en Allemagne jusqu’après la signature de la paix. De là à étendre cette mesure aux Belges, il n’y a qu’un pas. Nous l’avons tous franchi et commençons à ne plus croire au départ imminent. Les mines sont déconfites, les appétits plus restreints, à tel point que certains ne sont plus en avance dans la consommation du pain.

 Le temps aussi a changé. Depuis deux jours il fait du vent et il pleut la nuit. Il fait même froid et l’on met la capote pour se rendre à l’appel. Décidément, le climat de Bavière ne veut pas mieux que les autres".

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