30/08/2006

 HIER APRES L'APPEL

28 juin 1940 Hier après l’appel, s’est déroulée une courte mais émouvante cérémonie. L’appel venait de se terminer mais les officiers étaient encore rassemblés. Le colonel Von Pochinger commandant le camp apparaît accompagné de deux officiers et d’un soldat portant un sabre belge. Un « garde à vous » retentit puis le colonel Servais nous présenta.« Capitaine – Commandant Guérin » appela l’officier allemand. Il est à l’infirmerie fut-il répondu. On l’appela et il apparut, chaussé de pantoufles. Il était grand et maigre et l’on chuchotait que c’était le commandant du fort de Battice. Alors le commandant allemand prit le sabre et le donna au comandant … en disant : « En hommage à l’héroïque résistance du fort de Battice que vous commandiez, l’autorité allemande vous autorise à garder votre sabre et votre ceinturon ».Là-dessus il serra la main du héros et l’assistance entière applaudit. Le colonel se retira et à son tour, le colonel Servais serra la main du brave et lui donna l’accolade. Nouveaux applaudissements. La cérémonie était terminée. Un beau geste de la part des Allemands. A tous, il nous alla droit au cœur et je m’en serais voulu de ne pas le souligner ici.  Nous sommes toujours sans nouvelles de nos familles et l’anxiété commence à nous tenailler. Une seule carte est arrivée jusqu’à présent mais elle venait de Malmédy. J’ai écrit à ma femme le 5 et vers le 15. Aucune réponse. Depuis, j’ai écrit à mes sœurs. Nous pouvons écrire chaque mois deux lettres et quatre cartes, mais le nombre de lignes est limité. Nous pouvons recevoir des colis. Oh ! Cela nous ferait bien plaisir de recevoir le moindre mot. Espérons que dans quelques jours, je recevrai une lettre m’annonçant que ma femme et ma petite fille sont en bonne santé et attendent mon retour avec impatience. Oh ! Les éternelles banalités qu’on s’écrivait naguère, comme on voudrait les relire maintenant.

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29/08/2006

 LE RABIOT

27 juin 1940 

"Le « rabiot » de soupe commence à prendre de l’extension et même à créer des incidents.

 

Dès 11 heures, avant même que la première distribution soit commencée, des officiers attendent déjà pour le « rabiot ». Ils forment la 5ème colonne, disons-nous. Mais comment s’y prennent-ils ? Eh bien l’un d’entre eux muni d’une cafetière et de sept bons suit la file régulière et reçoit sept rations. Les autres se trouvent ainsi les premiers au rabiot (…). On a constaté cela et maintenant c’est formellement interdit. On peut rabioter, certes, mais légalement. Comme disait F. hier, il faudrait (…) former la confrérie des « rabioteurs ». (…).

Au « rabiot » se passent des scènes mémorables que seule la plume de Courteline pourrait raconter. Oh ! Il ne s’agit pas de passer avant son tour, on est aussitôt rabroué. Il faut voir ces fringants officiers belges qui dernièrement encore faisaient les fines jambes dans nos rues, il faut les voir suivre la file un bol à la main. La plupart n’ont plus de coiffure ou portent un bonnet polonais qui leur sied aussi bien qu’un pot de fleur à un agent de police. Sans col, parfois sans chemise ou en chemise de couleur, sans ceinturon, très souvent, ils attendent leur 2ème tour en mangeant leur soupe brûlante. Ce serait risible si ce n’était pas triste. Et pourtant, nous en rions tous et ils en rient eux-mêmes.

 

L’autre jour, deux commandants se prenaient à partie et tous deux prétendaient avoir raison, l’un parce qu’il était de semaine, l’autre parce qu’il est le plus ancien. Et de se lancer de jolis mots à la tête. Car bien que nous n’ayons ici plus aucune autorité, plus aucun commandement, certains d’entre nous, tiennent plus encore qu’auparavant à leurs prérogatives. A quoi bon cependant. Et l’on voit aussi les officiers supérieurs et les commandants passer les premiers à la soupe sans avoir attendu comme les lieutenants. Injustice, abus de pouvoir, crie-t-on de toutes parts. Mais non, mes amis, à leur place, nous en ferions autant.

Depuis hier matin, le vent souffle au pessimisme et les « canards » ne prennent plus leur envol que lourdement pour s’abattre aussitôt. Les journaux publiaient sur les conditions d'armistice. L’une d’elles dit notamment que les prisonniers français resteraient en Allemagne jusqu’après la signature de la paix. De là à étendre cette mesure aux Belges, il n’y a qu’un pas. Nous l’avons tous franchi et commençons à ne plus croire au départ imminent. Les mines sont déconfites, les appétits plus restreints, à tel point que certains ne sont plus en avance dans la consommation du pain.

 Le temps aussi a changé. Depuis deux jours il fait du vent et il pleut la nuit. Il fait même froid et l’on met la capote pour se rendre à l’appel. Décidément, le climat de Bavière ne veut pas mieux que les autres".

28/08/2006

 NOTRE DEPART ?

22 juin 1940 (6)

"Inutile de dire que l’objet principal de nos conversations est la date de notre départ. Dès qu’on s’aborde dans le camp, les premiers mots que l’on se dit sont : « Alors, pas de nouveaux canards ? » ou bien « Quand part-on ? ». Et chacun de répondre selon son imagination. De sorte qu’une fausse nouvelle issue d’une blague dite la matin devient presque une réalité le soir. Et les discussions n’en finissent pas sur les chances de départ à l’une ou l’autre date (…).   Les 10 commandements du prisonnier  Un seul pain tu recevrasPour 4 ou 5 jours seulement Avec lenteur tu le mangerasPour ne point t’y briser les dents Le matin tu te laverasMais sans savon le plus souvent A l’appel tu te rendrasMais ne sortiras point du rang Du colonel tu écouterasLes avis toujours très importants Les officiers tu saluerasSi possible correctement Chaque nuit tu te lèveras Sans aucun droit évidemment A ton départ tu penserasMais sans trop le croire imminent Les mégots tu ramasserasAfin de fumer constamment Par ce moyen tu t’amuserasEt grossiras certainement   Ce n’est pas un chef d’œuvre mais cela résume assez bien notre situation. Il y a des variantes à l’infini. On pourrait épiloguer de longues heures ne fut-ce que sur la nourriture ou la tenue des prisonniers, sur l’appel, la lessive et le moindre des événements de la journée. Ici tout prend une importance considérable, les jours se traînent l’un après l’autre, identiques et monotones de sorte que le plus léger changement éveille toutes les attentions et suscite des réflexions les plus variées et imprévues". 

27/08/2006

 LES REPAS

22 juin 1940 (5)

Les repas

Les repas, sont  aussi, sinon, plus importants que les appels, mais non en durée hélas ! Les repas occupent une bonne partie de notre temps et de nos conversations. En général, nous mangeons assez bien mais c’est un peu frugal. Essayez donc de rassasier des jeunes gens de 25 ans avec 300 g de pain, un bol de soupe, 6 pommes de terre et un peu de fromage ou de charcuterie. Difficile ! Les plus vieux s’en tirent assez bien, mais j’en connais qui souffrent de la faim.

Nous recevons un pain pour quatre jours et demi. Il s’agit donc de le diviser en 9, le nombre de repas à faire. Mais l’opération la plus difficile est de ne pas dépasser le repère à chaque repas. Et l’on use de stratégies pour se donner l’illusion qu’on mange beaucoup de tartines : on les coupe très fines et on les met en piles, puis on les mastique le plus longtemps possible. Le pain est gris, un peu dur, mais excellent. On le graisse d’un peu de margarine ou de marmelade.

Vers 11 heures ; distribution des pommes de terre cuites non épluchées. Les hommes de corvée se précipitent chez l’intendant du bloc de façon à être servis les premiers pour retourner ensuite chercher le « rabiot », c'est-à-dire le supplément. On distribue les patates, le plus ancien faisant l’appel des officiers de la chambre. Déjà à cette même heure, des officiers en longue file attendent, un bol à la main, auprès de la cuisine. Pourtant, la distribution ne commence qu’à 11h30. Mais il s’agit ici également d’arriver premiers pour revenir les premiers au rabiot. Chacun reçoit une grande louche de soupe épaisse contre un bon ; ceci pour éviter qu’on ne triche. Car on essaye de tricher pour avoir deux rations et j’ai même vu un brave aumônier revenir tout fier d’avoir réussi à resquiller. Quand les premiers sont servis, ils reviennent se placer en queue de file, mangeant leur soupe debout et attendent patiemment le second tour qui ne débute ordinairement qu’après trois bons quarts d’heure. Il faut voir la mine déconfite des malheureux arrivés trop tard au rabiot. Combien d’entre eux nous qui viennent de déclarer d’un petit air détaché « Moi, je ne vais pas au rabiot » ne se précipitent-ils pas tout à coup à la cuisine, quand ils apprennent qu’il reste de la soupe.

Après le dîner on fait la sieste ou on joue au bridge. Quelques uns rédigent leurs mémoires de la guerre. L’après-midi ordinairement se traîne lamentablement. Le soleil tape dur sur la chambre et chacun se sent dépourvu de courage. Vers 3 heures, certains d’entre nous se dirigent en tapinois vers les jardinets et font la cueillette d’oignons, d’endives et de bettes. Ils reviennent ensuite les éplucher et préparer le repas du soir : pommes de terre mélangées à ces légumes sans autre assaisonnement que du gros sel. Notons que ces pommes de terre ont été économisées sur la ration de midi. Il faut être prévoyant car on n’a pas assez de pain. Pourtant chaque soir, on reçoit une ration de fromage ou de charcuterie. C’est vraiment bon mais c’est une arme à double tranchant, car cela fait manger beaucoup de pain.

Pendant le repas les conversations battent son plein. L’un rouspète contre les pommes de terre, l’autre contre la charcuterie.« C’est encore le même infâme saucisson qui n’a pas de goût aujourd’hui dit N. un Wallon de La Louvière ».« Oui, répond F. un Taminois, pourtant les autres blocs ont reçu de la bonne saucisse blanche, j’en ai vue ».

« C’est de la faute de l’intendant, on le roule comme on veut et il arrive toujours le dernier (...)". 

Et un autre de renchérir :« Oui, pour le pain, c’est le contraire, on l’a fait passer premier afin qu’il reçoive le restant du pain du 14, les autres ont eu du pain du 19, eux ».« Oh, il faudra qu’on réclame contre lui ».

La-dessus, tout le monde tombe d’accord (...).

26/08/2006

 L'APPEL

22 juin 1940 (4)

LA VIE AU CAMP : 

  L’appel :  

L’événement capital de la journée au camp, c’est l’appel. Dès 9 heures, nos commandants de compagnie, en l’occurrence, des colonels, nous rassemblent sur le terre-plein, nous forment en carré, par files de cinq et nous comptent. Un officier allemand arrive. Le colonel Servais, notre plus ancien, commande : « Garde à vous » et nous présente. Arrive ensuite un autre officier plus élevé en grade : mêmes opérations. Puis des soldats nous comptent et recomptent jusqu’à ce qu’ils aient trouvé le nombre exact. Le colonel fait l’addition et en rend compte aux officiers. Ensuite, on nous lit les ordres nouveaux et les communications. Chacun tend l’oreille dans l’espoir d’entendre lire notre ordre de libération mais il n’arrive pas vite. Chaque jour sont demandées des listes nous classant par catégories : fonctionnaires, industriels, médecins, etc. Et il paraîtrait que ceux-là partiraient les premiers. Mais quand ? Personne ne le sait. Les bruits les plus invraisemblables circulent et chaque jour naissent plusieurs canards qui nous font haleter d’émotion. Nous savons que ce sont des mensonges ou des exagérations, mais malgré cela, nous en éprouvons un soulagement. Ils trompent notre attente.

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 LE PAIN

22 juin 1940 (3)

Dès le lendemain, on nous apprit que le pain devait durer quatre jours : déception. Chacun de nous reçut un numéro d’ordre : je fus ainsi doté d’un bout de carton portant le numéro 2756 et à l’aide d’une ficelle, je dus le suspendre à un bouton de ma veste. Nous dûmes ensuite passer à la visite. Elle comprenait trois phases : la fouille et le dépôt d’objets prohibés, la douche et la visite médicale. La première opération se passait dans une baraque en bois au nord du terrain de football, les deux autres dans le bloc des services. Avant l’entrée, on devait remplir une fiche et on recevait une carte imprimée au verso de laquelle on inscrivait son nom et où se trouvait notre adresse : OFLAG VIIB. Au recto, un formulaire cynique : « Je suis en bonne santé » et l’on signait en dessous (…). Un interprète nous lisait la liste des objets prohibés : médicaments, casque, instruments de chirurgie, bijoux, etc. A ma surprise, on ne me fouilla pas, on me demanda simplement si je possédais l’un de ces objets et l’on me prit mon casque. Je dus déposer mon argent et l’on remplit une nouvelle fiche. Nous passâmes ensuite aux douches. Par groupes de vingt (…). Il restait la visite médicale où nous dûmes attendre un peu plus longtemps notre tour (…).

 PLUS DE 1300 OFFICIERS BELGES

22 juin 1940 (2)

"C’est ainsi que dans ce camp d’Eichstätt en Bavière, nous nous trouvons à plus de treize cents officiers belges.

C’est un camp très agréable et, n’étaient les fils barbelés qui l’entourent, on le prendrait plutôt pour un lieu de plaisance. Il comprend quatre blocs principaux alignés le long d’un chemin bétonné et séparé par des pelouses arborées. En face, le bloc cuisine, cantine et chapelle séparé des latrines par une rangée de tilleuls. Tous ces bâtiments sont peints en crème, le bloc cuisine possède un clocheton dont l’horloge sonne les heures. En contrebas des bâtiments, une plaine de football et de sports divers, et des jardinets, le tout bordé d’une allée plantée de tilleuls.

De tous côtés, le camp est entouré d’une double rangée de fils barbelés de trois mètres de haut que gardent à la mitraillette au poing, des sentinelles perchées dans des guérites surhaussées au delà de cette enceinte.

Vers l’ouest, une rivière que traverse un ponceau, des prairies, des champs, une voie de chemin de fer, une route, des collines boisées. Vers l’Est, des collines presque dénudées où paissent des troupeaux de moutons. Vers le nord, on devine la ville qui domine, très loin un vieux château de pierre.

Cette ville, nous l’avons traversée, le soir de notre arrivée et elle m’a donné l’impression d’une vieille cité princière ou épiscopale qui dormait dans ses souvenirs de gloire et de splendeur. Beaucoup d’églises très voisines et immenses, de très hautes et très vieilles maisons, des rues étroites et calmes où l’on rencontre de temps à autre un passant en culotte courte et les jambes à demi-nues.

Nous mourions de faim, ce soir-là. Nous avions mangé chacun au cours d’un voyage de trente heures, 1/3 de pain et dix centimètres de saucisse. Alors, quelle ne fut pas notre joie en recevant à l’arrivée un pain entier, fait unique depuis notre captivité. Nouvelle bonne surprise en occupant les chambres, il y avait des lits et des paillasses.

Pour nous, c’était l’Eden. Depuis huit jours, nous n’avions plus dormi que sur de la paille ou sur le sol. Il y avait donc des lits ressemblant à des catafalques, superposés deux par deux et auprès de chacun, une armoire. Pas de draps, pas de couverture encore, mais pour nous, c’était le confort. Oh ! Comme on dormirait bien cette nuit-là".

 LE DEBUT DU JOURNAL DE 1940

Le début du journal tenu en 1940...

22 juin 1940 (1)

"Depuis presque un mois, je suis prisonnier de guerre en Allemagne. J’ai été capturé aux environs de Deinze à la tête des débris de ma compagnie. Nous nous battions depuis la veille sur la Lys et avons reçu l’ordre de rester sur place même si nous n’avions plus de munitions. Nous résistâmes à outrance, mais les régiments voisins avaient cédé de sorte que vers le soir nous étions complètement encerclés. La mort dans l’âme, il nous fallut nous rendre. Trois jours plus tard, l’armée belge tout entière déposait les armes".

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